La bulle de verre
Image de couverture: Randy. Source: Mer&Ocean
Traduit par Marc Long
A Lorbé, en Galice, il y a une rue dédiée à un dauphin: « a rúa do golfiño ». Je connais très bien l’endroit, ma femme est originaire de là, mais je ne connaissais pas les détails de l’histoire. Il y a seulement quelques années, un dauphin était apparu dans le port de Lorbé (Oleiros, province de La Corogne en Galice).

Depuis l’été dernier, la nouvelle d’un dauphin solitaire dans l’estuaire de Muros-Noia s’est répandue dans la presse.
Bien qu’à Lorbé il y ait des efflorescences de phytoplancton nuisibles et une production de moules célèbres pour leur taille et leur qualité….
…les principaux personnages du jour seront les cétacés (avec l’accord des microalgues et des fruits de mer bien entendu!). Comme je ne suis pas expert en la matière, je serais ravi d’avoir des retours de personnes plus compétentes sur le sujet dans les commentaires de cet article.
Nous attribuons aux animaux des émotions presque humaines. Nous essayons de les comprendre et de faire preuve d’empathie à leur égard. Mais personne ne peut imaginer ce qui se passe dans la tête d’un chien ou d’un chat, sans parler d’un animal sauvage, aussi “amical” soit-il.
Les animaux sauvages n’ont pas besoin de nous. Cela leur suffit déjà de survivre, de se reproduire et de transmettre leurs gènes à la génération suivante. Le contact avec les humains est quelque chose qui peut être dangereux pour eux mais aussi pour nous.
Tout dépend de l’animal (et d’un peu de bon sens). Par exemple, quelles sont les limites à respecter avec un grizzly ? Quelqu’un est-il vraiment intéressé à les connaître ? Et bien oui, Timothy Treadwell s’y est intéressé. Dans l’un des documentaires que j’ai vus et qui m’a le plus marqué, « Grizzly man » (2005), Werner Herzog a retracé l’histoire de cet homme et sa fascination pour les grizzlys (Ursus arctos horribilis; sous-espèce de l’ours brun).

Treadwell a vécu un moment en Alaska avec les grizzlis. D’où les belles images de ce film et son terrifiant dénouement (que le réalisateur a traité avec beaucoup de délicatesse).
Cet homme aimait les ours, sans aucun doute. Mais il est évident que ce n’était pas réciproque. Ils ont simplement toléré sa présence. Jusqu’à présent, c’est assez simple à comprendre.
Mais qu’en est-il d’un “gentil” dauphin, quelles sont les limites?
Les grands dauphins (Tursiops truncatus) sont connus en Galice sous le nom d’arroaz. C’est sans doute l’animal le plus opposé que l’on puisse imaginer à un grizzly. Mais le message est le même : les deux sont des animaux sauvages et non des animaux de compagnie.
Aucun d’entre eux n’a été domestiqué pendant des milliers d’années, et nous n’avons pas non plus sélectionné des caractères qui nous permettent de coexister avec eux. Nous les entraînons à faire des pirouettes dans les parcs aquatiques ou à d’autres fins (militaires, par exemple), mais leur monde n’est pas le nôtre, même s’ils semblent nous chercher et sont “amicaux”.
Les dauphins ne s’habituent pas seulement à nous, mais ils peuvent aussi chercher le contact avec les gens. Même s’ils sont amicaux, il faut se méfier d’eux. Il sont dans leur environnement et comparés à eux, dans l’environnement marin, nous sommes maladroits et vulnérables.
Ces jours-ci, plusieurs articles ont été publiés dans les médias au sujet d’un dauphin solitaire dans la Ría de Muros. Pour le CEMMA (Coordinadora para o Estudo dos Mamíferos MAriños : Coordinateur pour l’étude des mammifères) son nom est Confi, et il semble qu’il ait été baptisé car il est apparu pendant le confinement (NIUS, 1-VI-2021), Plus tard il est également devenu populaire de l’appeler Manoliño. Je copie ici le communiqué de la CEMMA sur les réseaux sociaux le 2 juin dernier (traduit du galicien):

Qui est Confi ? Confi est un dauphin « arroaz » solitaire vivant dans l’estuaire de Muros-Noia depuis décembre 2019 qui, étant donné sa situation solitaire, cherche des interactions avec les humains.
Si les dauphins « arroaz » sont des animaux sociaux, pourquoi Confi vit-il isolé ? Lorsqu’un dauphin « arroaz » a trois ans, sa mère le quitte généralement pour entamer un nouveau cycle de reproduction. Le problème est que si le jeune dauphin n’accepte pas cette séparation, il est violemment expulsé du groupe, et s’il ne retrouve pas ses congénères, il devient solitaire.
Que s’est-il passé lors de la rencontre avec Confi ? Compte tenu des interactions répétées avec lui dans le passé, sa recherche de compagnie est de plus en plus fréquente, ce qui l’amène à rechercher et à presser les nageurs, kayakistes, plongeurs et les « navalleiros » pour jouer avec eux lorsqu’ils travaillent ou font d’autres activités. Il peut arriver qu’il se sente rejeté et réagisse mal, ou même qu’il identifie une situation à risque et tente d’aider le plongeur. Le problème est que l’interaction avec un animal de 300 kg, même si ce n’est pas votre intention, peut provoquer des accidents.
Comment en est-on arrivés là ? Lorsque Confi est apparu, les experts du CEMMA ont conseillé de ne pas interagir avec l’animal car il pouvait représenter un risque pour tous : évitez de le toucher, ignorez-le… Les recommandations n’ont pas été suivies car il était très sympathique. Les « navalleiros » changent aujourd’hui d’emplacement quand ils le peuvent pour l’éviter, mais parfois c’est impossible.
CEMMA, 2 juin 2021
REMARQUE: « navalleiros » (terme utilisé dans la version originale espagnole de l’article) est le nom donné en Galice aux ramasseurs de couteaux (Ensis arcuatus), des mollusques bivalves très prisés qui vivent à faible profondeur dans le sable et sont traditionnellement capturés à la main.

Comme l’indique le CEMMA, dans une interaction entre l’homme et le dauphin, le dernier est toujours perdant. Car l’idéal serait que l’animal retourne auprès de ses congénères et reprenne sa vie à l’état sauvage, plutôt que de renforcer son interaction avec l’homme. La vraie vie n’est pas un parc aquatique, même si certains de ces dauphins solitaires ont fini par y atterrir.
Ce qui a commencé comme des jeux « affectueux » a fini par renforcer de plus en plus la curiosité d’un animal pesant 300-400 kg, dont nous ne pouvons pas contrôler les actions. Il y a quelques jours, j’ai parlé avec Alfredo López (CEMMA) et il a utilisé l’expression « briser la bulle de verre » pour faire référence à cette limite qui a été franchie avec Confi en ignorant les conseils de la CEMMA. Dès le début, ils ont prévenu que « Confi sera ce que nous voulons qu’il soit« . Mais les choses n’ont pas été bien faites et les erreurs du passé ont été répétées.

Car avant Confi, il y avait d’autres dauphins solitaires en Galice comme « Gaspar » et « Nina ».
Gaspar est apparu en décembre 2007 à Cangas, puis la veille de l’Épiphanie 2008 (d’où son nom) à Ribeira. Il est en fait originaire de Bretagne, où il était connu sous le nom de Jean Floc’h depuis 2003.
Il était un habitué des ports bretons de Brest, Camaret ou Douarnenez. Il était attachant les premières années, mais ensuite il s’est trop intéressé aux objets maritimes comme les rames, les hélices et les filets. Et c’est ainsi que des pêcheurs amateurs ont menacé de le tuer en 2007.
Peu après, il quitte la Bretagne pour la Galice, les Asturies et le Portugal…
Dans la description de Jean Floc’h élaborée par l’association française Réseau Cétacés, ils disent qu’il était très énergique, peu enclin au contact physique, mais qu’il aimait beaucoup tout ce qui impliquait le matériel maritime, alors ils ont tenu à l’ignorer pour qu’il se désintéresse des bateaux. À Vigo, Gaspar devient une célébrité et apparaît même sur une affiche du carnaval de la ville.
Mais la même histoire qu’en Bretagne s’est répétée : d’abord des jeux avec des baigneurs et des marins, puis des incidents dans plusieurs ports comme Cangas et Vigo, des blessures, des frayeurs et des dommages aux navires…
À la mi-2010, Gaspar/Jean Floc’h a disparu pour toujours. Des années plus tard, le journal breton Le Télégramme (24-VIII-2018) a lié sa disparition à une explosion sous-marine dans un port de Galice (sans préciser lequel). Dans la presse galicienne, je n’ai trouvé aucune information, ils ont seulement mentionné que Gaspar avait disparu, rien d’autre…

En 1971, un dauphin est apparu dans le port de Lorbé et la nouvelle a eu un grand retentissement au niveau national et international. Ils l’ont appelé « Nino ».
De nos jours, les dauphins solitaires font encore la une de l’actualité, alors imaginez il y a 50 ans, lorsque pratiquement aucun dauphin n’était connu du grand public…
Le plus grand divulgateur de nature d’Espagne, Félix Rodríguez de la Fuente, avait à l’époque un programme en noir et blanc appelé « El Planeta Azul » (Planète bleue). Et Félix et son équipe se sont rendus de Lorbé au milieu de l’été.
La première chose qu’ils ont confirmée est qu’il s’agissait d’une femelle et qu’au lieu de « Nino », ils l’ont renommée « Nina ». En fait, le chapitre (34’38 »; disponible sur RTVE) était intitulé « Nina, el delfín« . Plus précisément « una señorita delfina« .
Le langage de l’époque était très différent de celui d’aujourd’hui et de nos jours il semble quelque peu innocent et répétitif, mais Félix reste Félix et il est impossible d’arrêter de regarder le reportage avant la fin.
À un moment donné, il se demande ce qui se passera si un jour il arrive quelque chose à ce dauphin, et insiste pour savoir si toutes les mesures de sécurité auront été prises jusqu’à ce que Nina décide de quitter Lorbe…

Ainsi, en plus de plonger et de jouer avec elle, il interroge le gouverneur civil et un commandant de la marine, qui lui expliquent les mesures qu’ils ont prises pour la protéger.
Même les petits-enfants du dictateur se baignent avec Nina ! La famille Franco avait l’habitude de passer l’été chaque année dans le pazo voisin de Meirás…
Mais cette histoire a connu une fin tragique.
En décembre 1971, Felix a diffusé un deuxième épisode de Planeta Azul consacré à Nina.
Il y mentionne que ces derniers mois, l’équipe de Jacques Cousteau s’est rendue à Lorbé pour enregistrer des images qui ont été diffusées au niveau international.
Mais il explique également que Nina venait de disparaître et que les habitants étaient tristes. La dernière fois qu’ils ont entendu parler d’elle, c’était par un pêcheur qui l’a vue se déplacer lentement dans l’estuaire. Felix dit qu’il ne préfère pas savoir ce qui lui est arrivé.
Peu après, sa dépouille a été retrouvée sur la plage de San Pedro, tout près de Lorbé. Et elle a été enterrée là. Dans les nouvelles de l’Ideal Gallego (04-I-1972; fuente: montedasmoas) ils mentionnent que le corps était décomposé et qu’il n’y avait pas d’experts pour déterminer les causes de sa mort.
Mais certains sites web que j’ai consultés sur ce sujet suggèrent ouvertement qu’elle a été tuée…
Le cas de Nina est très particulier, aujourd’hui « a rúa do golfiño » préserve sa mémoire, même si, comme vous l’avez lu, elle aurait dû s’appeler « a rúa da golfiña« .
Et quel était le but de tout cela? Eh bien, je pense que nous devons apprendre pour que les dauphins solitaires ne soient que cela, des solitaires, afin qu’ils retournent à leur vie sauvage dès qu’ils retrouvent force et confiance, en toute liberté.
Remerciements: au conseil municipal d’Oleiros, dont le maire, Ángel García Seoane, a confirmé que « a rúa do golfiño » doit son nom à Nina.
Références:
- « Delfines en la Ría: Nina y Flipper ». Web: Monte das Moas – Generación del 64.
- Jean Floc’h, dauphin voyageur!. Réséau Cetacés, 2008.
- RTVE a la carta: « Nina, el delfín ». El planeta azul, 1971.
- RTVE a la carta: « Otra vez con Nina ». El planeta azul, 1972.






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