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Tout ce qui brille n’est pas Noctiluca

Image de couverture: bioluminiscence dans la Ría de Vigo. Auteur: Buceo Islas Cíes.

Traduit par Marc Long

La semaine dernière, de nombreuses images de marées rouges associées à de la bioluminescence (« mar de ardora » comme nous l’appelons ici) ont été publiées dans les Rías Baixas, notamment dans les Rías de Vigo et de Pontevedra. L’apparence de ces taches colorées est typique de Noctiluca. Leur taille (environ 1 millimètre) permet de les voir à l’œil nu. Si vous remplissez une bouteille, des milliers de petites boules flottant dans une couche orange seront visibles.

J’ai écrit de nombreuses fois à leur sujet au cours des 11 dernières années (mon dieu…). Si vous tapez « Noctiluca » dans le moteur de recherche du blog, vous trouverez des articles comme celuici ou encore celui-la (en espagnol) avec plus d’informations à leur sujet. Aujourd’hui, il suffira de rappeler que ce sont des dinoflagellés hétérotrophes (ils ne font pas de photosynthèse), qui se nourrissent d’une grande variété de plancton.

Laissons de côté les Rías Baixas et le « Vigocentrisme ». Cette année, en juillet et en août, de nombreuses publications dans la presse ou à la télévision parlaient des marées bioluminescentes à la Costa da Morte («Un baño no mar de ardora coa Vía Láctea de compañeira en Corme«; GCIENCIA, 8-VII-2021; « ¿Cuándo y por qué arde el mar de la Costa da Morte? »; La Voz de Galicia, 13-VII-2021).

En ce qui concerne les vidéos, je retiens ce lien de @drewkorme entre les 15 et 16 août à Ermida (Corme). Sur son compte instagram vous découvrirez de magnifiques clichés. Mais comme je ne peux pas lier sa vidéo depuis facebook, en voici une autre d’une plage voisine (Niñóns, Ponteceso), par Oscar Blanco.

Les Rías Altas de Galice ont un charme naturel unique. Des lieux comme Carnota et la Ría de Corme et Laxe semblent idéaux pour profiter des marées bioluminescentes pendant l’été. Mais celà reste un phénomène naturel aléatoire et il n’est pas sûr à 100 % que vous pourrez les observer. Nous en parlerons un peu plus à la fin …

l suffit de lire des nouvelles telles que « Cinq plages galiciennes pour profiter des marées bioluminescentes » (« Cinco playas gallegas para disfrutar del Mar de Ardora », (La Voz de Galicia, 1-IX-2021)) pour se rendre compte que A Costa da Morte est une destination idéale pour profiter des marées bioluminescentes.

De plus, loin des grandes villes, cette région présente beaucoup moins de pollution lumineuse que les Rías Baixas ou la zone d’influence de La Corogne, où l’on met des lampadaires tous les 50 mètres pour éclairer la mer (on ne sait jamais, de peur qu’un Kraken ne sorte de l’eau et qu’on ne le voit pas).

Encouragés par ces nouvelles (et avant que les Noctilucas n’envahissent le sud de la Galice), je suis allé avec ma fille à la Ría de Corme e Laxe, le 29 août afin de voir la marée bioluminescente. Et aussi bien sûr pour collecter des échantillons et les examiner à l’IEO (Institut Espagnol d’Océanographie) de Vigo.

Ce matin là, nous avons observé une marée rouge sur la plage de Laxe. Enfin c’est ce qu’on pensait… car lorsque nous nous sommes approchés, il s’agissait d’une accumulation de macroalgues très « fines et plumeuses ». Elles avaient coloré le rivage en rouge vin mais il n’y avait pas de prolifération de phytoplancton…

L’une des plages évoquées dans la presse pour voir une marée bioluminescente était Rebordelo (Cabana de Bergantiños), à 5 minutes de route de Laxe. Dans l’après-midi, nous avons également entendu des conversations mentionnant ces marées, dans les terrasses et les restaurants. Nous sommes donc allés à Rebordelo dans la nuit du 29 au 30 août.

Rebordelo. Source: ACostaDaMorte.info

On accède à la plage par une route étroite et pentue. Alors que nous nous demandions si nous aurions de la chance, une lueur bleue au loin a éloigné tous nos doutes. À 22 h 30, nous avons marché jusqu’à la plage, l’accès était déjà encombré de voitures faisant la queue pour se garer.

Le bord de la plage était bondé de personnes armées de leurs téléphones portables et appareils photo qui enregistraient le spectacle des vagues illuminées par la marée bioluminescente.

Nous y avons passé presque deux heures. Je me suis baigné avec prudence : la mer était calme et l’eau fraîche mais supportable. Au moindre mouvement la mer s’illumine avec les vagues bleues qui se brisent dans la crique.

Je n’ai pas réussi à l’enregistrer mais étant donné la quantité d’images et de vidéos qui sont publiées, l’important est de profiter du spectacle. Et s’il vous plaît, éteignez les flashs !!! et les lampes vers le sol s’il vous plaît !!!

Le défilé des voitures illuminait la plage en cachant la bioluminescence et ce n’est que lorsque le trafic s’est arrêté un moment que l’on a pu apprécier le feu dans toute sa splendeur.

Lorsque nous sommes revenus à Laxe, j’ai observé les échantillons de Rebordelo et à l’œil nu, mais je n’ai rien vu dans l’eau. Ils n’avaient pas de couleur et pas de Noctilucas. J’ai conservé les échantillons dans un endroit frais et le lendemain, je les ai observés au microscope à l’IEO de Vigo.

En effet, je n’ai pas observé un seul Noctiluca mais une multitude de dinoflagellés, principalement du genre Alexandrium. A première vue, il y avait deux types de cellules selon leur taille : A. minutum (petit et rare) et un autre Alexandrium, rond et joufflu, qui remplissait l’échantillon et dansait sans arrêt.

Il y avait aussi du Lingulodinium polyedra de taille encore plus grande, pas très abondant mais facile à distinguer grâce à son aspect blindé et polyédrique. De nombreuses espèces d’Alexandrium (sauf A. minutum) produisent de la bioluminescence, tout comme Lingulodinium ! Tout commençait à avoir du sens.
Il restait à confirmer quelle espèce d’Alexandrium dominait l’échantillon.

Le principal suspect était A. tamarense bien qu’in vivo il n’y ait aucun moyen de le distinguer (du moins pour moi) d’un autre très similaire : A. ostenfeldii.

En faisant une coloration de leurs plaques de cellulose, ils peuvent être discriminés par épifluorescence grâce à un pore situé entre deux de leurs plaques. Si le pore est minuscule (ou si vous ne pouvez pas le voir), il s’agit de A. tamarense. Et c’était le cas : les cellules que j’ai réussi à observer dans la bonne position remplissaient cette condition.

Cellules d’A. tamarense isolées de la marée bioluminescente de Rebordelo. La flèche blanche indique le pore dont je vous ai parlé (Vp ; non visible sur l’image de gauche). Image d’épifluorescence obtenue à l’IEO Vigo. Auteur: F. Rodríguez

Quelques jours plus tard, les séquences génétiques (LSU et ITS rDNA) de deux cellules ont confirmé qu’il s’agissait d’Alexandrium tamarense. Cette espèce est donc sûrement celle qui a produit la marée bioluminescente à Rebordelo mais également sur d’autres plages de Corme-Laxe… et je suppose à Carnota aussi.

Il n’y a pas d’élevage de moules dans la Ría de Corme e Laxe. Mais l’Institut technologique de Galice pour le contrôle du milieu marin (INTECMAR) dispose d’une station d’échantillonnage (C5) pour les conditions environnementales et le phytoplancton. Elle est située à Ponteceso, à l’embouchure de la rivière Anllóns, à l’intérieur de l’estuaire. Les comptages de phytoplancton de la semaine suivante ont montré la présence d’Alexandrium spp. avec plus de 85 000 cellules/litre.

Alexandrium tamarense n’est pas toxique. Cependant, si vous faites une recherche sur Internet, vous constaterez qu’elle est citée comme une espèce toxique. La confusion est liée au fait que plusieurs espèces d’Alexandrium ont été nommées par erreur comme A. tamarense.

A moins d’être un expert en morphologie, il est franchement difficile de différencier un certain nombre d’espèces de ce genre sans un soupçon de doute. En raison de l’effort (et du temps) nécessaire à leur identification, elles sont souvent regroupées sous l’étiquette Alexandrium spp. et pendant des décennies, elles ont été désignées comme le « complexe d’espèces A. tamarense« .

En 2014, John et col. ont publié une étude dans laquelle ils ont finalement attribué des noms valides à des espèces qui étaient jusqu’alors attribuées aux groupes I à V d’Alexandrium tamarense. Si vous voulez plus de détails, j’ai déjà raconté cette histoire dans La importancia de llamarse Alexandrium.

Marie Victoire Lebour (1876-1971). Source: mujeresconciencia.com

Quel est le véritable Alexandrium tamarense ? Et bien c’est l’ancien groupe III, qui correspond aux organismes isolés où ils ont été décrits et qui est aussi celle de la Galice.

Cette espèce n’est pas toxique, contrairement aux autres espèces de l’ancien  » complexe A. tamarense  » (cité comme A. tamarense toxique dans les études antérieures à 2014).

Marie V. Lebour a décrit A. tamarense en 1925. Et elle l’a fait en ces termes…

(Goniaulax tamarensis) This little species was found up the river Tamar in estuarine water. Cell roundish, rather longer than broad. No apical horn […] Found only in the river Tamar estuary, near Plymouth.

The dinoflagellates of Northern Seas (Lebour, 1925)

Lebour mérite à elle seule un article. Elle était une illustre biologiste qui a commencé à étudier le microplancton au laboratoire marin de Plymouth à l’âge de 39 ans et y a fait toute sa carrière.

Elle étudiait différents organismes planctoniques: microalgues, copépodes, et les stades larvaires de poissons, mollusques ou encore de crustacés.

Ses livres sur les dinoflagellés et les diatomées ont été les premiers en langue anglaise. En particulier « The Dinoflagellates of the Northern Seas », qui comprend entre autres la description d’A. tamarense et ses propres illustrations (la méthode de coloration des plaques que j’ai mentionnée précédemment n’avait pas été découverte, elle a donc un mérite incroyable avec les moyens de l’époque).

Embouchure de la rivière Anllóns dans l’estuaire de Corme e Laxe. Auteur: D. Lema. Fuente: minube

Alexandrium tamarense est une espèce estuarienne, la trouver sur la plage de Rebordelo – et certainement sur les autres plages de la Ría de Corme e Laxe où il y a des marées bioluminescentes – n’est donc pas une surprise.

La combinaison des nutriments abondants, de la lumière, l’augmentation des températures estivales et des apports d’eau douce (moins dense) favorise la stratification de la couche de surface et tout celà stimule la croissance des populations d’A. tamarense.

La rivière Anllóns se jette dans une grande zone marécageuse et l’image satellite ci-dessous montre des signes intenses de chlorophylle, auxquels les populations d’A. tamarense doivent surement contribuer.

S’il s’agissait de Noctilucas, nous ne verrions pas ce signal car ils sont hétérotrophes (ils ne contiennent pas de chlorophylle propre, hormis celle de leurs proies à moitié digérées).

Image de l’embouchure de la rivière Anllóns, dans la Ría de Corme e Laxe (Sentinel 2, traitée avec un indice de chlorophylle normalisé). Auteur: Jorge Hernández.

La Ría de Corme e Laxe est toute petite par rapport à de nombreux autres estuaires de Galice. Depuis le port de Laxe, on peut contempler une grande partie de celle-ci…

Port et plage de Laxe. Auteur: F. Rodríguez

Il n’est pas surprenant que l’influence du Rio Anllóns favorise la croissance d’espèces estuariennes comme A. tamarense dans plusieurs zones de l’estuaire. Cette influence favorise le maintien des populations locales et stimule leur prolifération estivale année après année.

La formation de kystes par cette espèce et leur persistance dans les sédiments leur permet de se « réveiller » lorsque les conditions sont favorables. Cette propriété doit également contribuer au maintien de l’espèce dans le temps.

Les marées bioluminescentes sont également fréquentes en été sur la plage de Carnota, comme nous l’assure ma collègue Pilar Rial, une habituée des lieux. Et devinez quoi… la partie nord de cette immense plage reçoit de l’eau douce qui se déverse sur la plage de « Boca do Río ». En fait, dans la collection de cultures du CCVIEO, nous avons un A. tamarense isolé de Carnota provenant d’un échantillon collecté en été par Pilar.

Carnota est la plus grande plage de Galice. Source: El Español

L’intérêt pour la bioluminescence a énormément augmenté d’un point de vue touristique grâce aux images et aux vidéos de ces dernières années.

Nous recevons même des demandes de renseignements à l’IEO, directement ou par l’intermédiaire de la Xunta de Galicia, de la part de personnes qui veulent visiter la Galice et savoir où voir les marées bioluminescentes.

Il est impossible de prédire avec certitude où et quand aura lieu une marée bioluminescente spectaculaire.

Mais il est possible d’avoir plus de chances de les voir avec des informations actualisées. Pour l’instant, c’est le bouche-à-oreille, les communiqués de presse et les messages sur les médias sociaux qui fonctionnent le mieux…

Mais je pense qu’il est possible (et intéressant pour plusieurs raisons) de développer une application mobile basée sur la «science citoyenne» qui enregistrerait les observations de marées bioluminescentes géolocalisées par les personnes. Cette application présenterait également un intérêt scientifique : si les données sont collectées en continu dans le temps, nous pourrions étudier les tendances spatio-temporelles et les relier aux organismes responsables. Elle fournirait également des données précieuses pour le développement d’outils prédictifs.

Enfin, et surtout: Tout cela doit s’accompagner d’une information adéquate du respect des valeurs environnementales de l’environnement.

Pour revenir au début, les taches orange de Noctiluca sont faciles à reconnaître et donnent des indices permettant de rechercher les plages et zones côtières avec des marées bioluminescentes. Mais même si vous les voyez pendant la journée, les courants peuvent les déplacer et vous risquez d’être déçu la nuit. La meilleure chose à faire est d’être patient et de visiter plusieurs endroits dans les environs…

Dans le cas de A Costa da Morte et A. tamarense, je ne suis pas au courant de marées rouges pendant l’été. Mais si certains d’entre vous ont des informations, j’apprécierais que vous laissiez vos commentaires ici, merci beaucoup !

Rebordelo (26-VIII-2021, 4 jours avant de la bioluminiscence). Auteur: Antonio Fuentes Lema

REMARQUE:

Eh bien, il y a eu une marée rouge à Rebordelo ! Le 8 septembre 2021, Antonio Fuentes Lema (@Tonhox4), a posté sur twitter plusieurs images de la plage, prises le 26 août, avec l’eau tachée de brun.
Cette couleur est identique à celle de la marée rouge de Alexandrium minutum que nous avons observée à Vigo (juin-juillet 2018).

Les dinoflagellés photosynthétiques à la péridinine colorent la mer d’une couleur brun rougeâtre, très différente de l’orange des Noctilucas qui prolifèrent sur nos côtes.

Remerciements: à tous ceux qui ont partagé des images avec moi pour ce post, en particulier à Jorge pour l’image Sentinel 2. Et merci aussi à Basti (CACTI, UdV) qui fait toujours de son mieux pour analyser et envoyer les séquences dès que possible.

Références:

  • Dolan JR. Pioneers of plankton research: Marie Lebour (1876–1971) J. Plankton Res. 1–4. (2021).
  • John U. y col. Formal revision of the Alexandrium tamarense species complex (Dinophyceae) taxonomy: the introduction of five species with emphasis on molecular-based (rDNA) classification. Protist 165(6):779-804. (2014).
  • Lebour MV. The Dinoflagellates of the Northern Seas. Plymouth (UK), Marine Biological Association of the United Kingdom, 250pp. (1925).

La bulle de verre

Image de couverture: Randy. Source: Mer&Ocean

Traduit par Marc Long

A Lorbé, en Galice, il y a une rue dédiée à un dauphin: « a rúa do golfiño ». Je connais très bien l’endroit, ma femme est originaire de là, mais je ne connaissais pas les détails de l’histoire. Il y a seulement quelques années, un dauphin était apparu dans le port de Lorbé (Oleiros, province de La Corogne en Galice).

Port de Lorbé (Oleiros, La Corogne). Source: Turismo de Galicia

Depuis l’été dernier, la nouvelle d’un dauphin solitaire dans l’estuaire de Muros-Noia s’est répandue dans la presse.

Bien qu’à Lorbé il y ait des efflorescences de phytoplancton nuisibles et une production de moules célèbres pour leur taille et leur qualité….

…les principaux personnages du jour seront les cétacés (avec l’accord des microalgues et des fruits de mer bien entendu!). Comme je ne suis pas expert en la matière, je serais ravi d’avoir des retours de personnes plus compétentes sur le sujet dans les commentaires de cet article.

Nous attribuons aux animaux des émotions presque humaines. Nous essayons de les comprendre et de faire preuve d’empathie à leur égard. Mais personne ne peut imaginer ce qui se passe dans la tête d’un chien ou d’un chat, sans parler d’un animal sauvage, aussi “amical” soit-il.

Les animaux sauvages n’ont pas besoin de nous. Cela leur suffit déjà de survivre, de se reproduire et de transmettre leurs gènes à la génération suivante. Le contact avec les humains est quelque chose qui peut être dangereux pour eux mais aussi pour nous.

Tout dépend de l’animal (et d’un peu de bon sens). Par exemple, quelles sont les limites à respecter avec un grizzly ? Quelqu’un est-il vraiment intéressé à les connaître ? Et bien oui, Timothy Treadwell s’y est intéressé. Dans l’un des documentaires que j’ai vus et qui m’a le plus marqué, « Grizzly man » (2005), Werner Herzog a retracé l’histoire de cet homme et sa fascination pour les grizzlys (Ursus arctos horribilis; sous-espèce de l’ours brun).

Photo de Grizzly Man (2005). Source: MUBI

Treadwell a vécu un moment en Alaska avec les grizzlis. D’où les belles images de ce film et son terrifiant dénouement (que le réalisateur a traité avec beaucoup de délicatesse).

Cet homme aimait les ours, sans aucun doute. Mais il est évident que ce n’était pas réciproque. Ils ont simplement toléré sa présence. Jusqu’à présent, c’est assez simple à comprendre.

Mais qu’en est-il d’un “gentil” dauphin, quelles sont les limites?

Les grands dauphins (Tursiops truncatus) sont connus en Galice sous le nom d’arroaz. C’est sans doute l’animal le plus opposé que l’on puisse imaginer à un grizzly. Mais le message est le même : les deux sont des animaux sauvages et non des animaux de compagnie.

Aucun d’entre eux n’a été domestiqué pendant des milliers d’années, et nous n’avons pas non plus sélectionné des caractères qui nous permettent de coexister avec eux. Nous les entraînons à faire des pirouettes dans les parcs aquatiques ou à d’autres fins (militaires, par exemple), mais leur monde n’est pas le nôtre, même s’ils semblent nous chercher et sont “amicaux”.

Les dauphins ne s’habituent pas seulement à nous, mais ils peuvent aussi chercher le contact avec les gens. Même s’ils sont amicaux, il faut se méfier d’eux. Il sont dans leur environnement et comparés à eux, dans l’environnement marin, nous sommes maladroits et vulnérables.

Ces jours-ci, plusieurs articles ont été publiés dans les médias au sujet d’un dauphin solitaire dans la Ría de Muros. Pour le CEMMA (Coordinadora para o Estudo dos Mamíferos MAriños : Coordinateur pour l’étude des mammifères) son nom est Confi, et il semble qu’il ait été baptisé car il est apparu pendant le confinement (NIUS, 1-VI-2021), Plus tard il est également devenu populaire de l’appeler Manoliño. Je copie ici le communiqué de la CEMMA sur les réseaux sociaux le 2 juin dernier (traduit du galicien):

Voici « Confi ». Source: NIUS.

Qui est Confi ? Confi est un dauphin « arroaz » solitaire vivant dans l’estuaire de Muros-Noia depuis décembre 2019 qui, étant donné sa situation solitaire, cherche des interactions avec les humains.

Si les dauphins « arroaz » sont des animaux sociaux, pourquoi Confi vit-il isolé ? Lorsqu’un dauphin « arroaz » a trois ans, sa mère le quitte généralement pour entamer un nouveau cycle de reproduction. Le problème est que si le jeune dauphin n’accepte pas cette séparation, il est violemment expulsé du groupe, et s’il ne retrouve pas ses congénères, il devient solitaire.

Que s’est-il passé lors de la rencontre avec Confi ? Compte tenu des interactions répétées avec lui dans le passé, sa recherche de compagnie est de plus en plus fréquente, ce qui l’amène à rechercher et à presser les nageurs, kayakistes, plongeurs et les « navalleiros » pour jouer avec eux lorsqu’ils travaillent ou font d’autres activités. Il peut arriver qu’il se sente rejeté et réagisse mal, ou même qu’il identifie une situation à risque et tente d’aider le plongeur. Le problème est que l’interaction avec un animal de 300 kg, même si ce n’est pas votre intention, peut provoquer des accidents.

Comment en est-on arrivés là ? Lorsque Confi est apparu, les experts du CEMMA ont conseillé de ne pas interagir avec l’animal car il pouvait représenter un risque pour tous : évitez de le toucher, ignorez-le… Les recommandations n’ont pas été suivies car il était très sympathique. Les « navalleiros » changent aujourd’hui d’emplacement quand ils le peuvent pour l’éviter, mais parfois c’est impossible.

CEMMA, 2 juin 2021

REMARQUE: « navalleiros » (terme utilisé dans la version originale espagnole de l’article) est le nom donné en Galice aux ramasseurs de couteaux (Ensis arcuatus), des mollusques bivalves très prisés qui vivent à faible profondeur dans le sable et sont traditionnellement capturés à la main.

Comme l’indique le CEMMA, dans une interaction entre l’homme et le dauphin, le dernier est toujours perdant. Car l’idéal serait que l’animal retourne auprès de ses congénères et reprenne sa vie à l’état sauvage, plutôt que de renforcer son interaction avec l’homme. La vraie vie n’est pas un parc aquatique, même si certains de ces dauphins solitaires ont fini par y atterrir.

Ce qui a commencé comme des jeux « affectueux » a fini par renforcer de plus en plus la curiosité d’un animal pesant 300-400 kg, dont nous ne pouvons pas contrôler les actions. Il y a quelques jours, j’ai parlé avec Alfredo López (CEMMA) et il a utilisé l’expression « briser la bulle de verre  » pour faire référence à cette limite qui a été franchie avec Confi en ignorant les conseils de la CEMMA. Dès le début, ils ont prévenu que « Confi sera ce que nous voulons qu’il soit« . Mais les choses n’ont pas été bien faites et les erreurs du passé ont été répétées.

Gaspar/Jean Floc’h, en Galice. Auteur: Xesús Bua. Source: La Voz de Galicia.

Car avant Confi, il y avait d’autres dauphins solitaires en Galice comme « Gaspar » et « Nina ».

Gaspar est apparu en décembre 2007 à Cangas, puis la veille de l’Épiphanie 2008 (d’où son nom) à Ribeira. Il est en fait originaire de Bretagne, où il était connu sous le nom de Jean Floc’h depuis 2003.

Il était un habitué des ports bretons de Brest, Camaret ou Douarnenez. Il était attachant les premières années, mais ensuite il s’est trop intéressé aux objets maritimes comme les rames, les hélices et les filets. Et c’est ainsi que des pêcheurs amateurs ont menacé de le tuer en 2007.

Peu après, il quitte la Bretagne pour la Galice, les Asturies et le Portugal…

Dans la description de Jean Floc’h élaborée par l’association française Réseau Cétacés, ils disent qu’il était très énergique, peu enclin au contact physique, mais qu’il aimait beaucoup tout ce qui impliquait le matériel maritime, alors ils ont tenu à l’ignorer pour qu’il se désintéresse des bateaux. À Vigo, Gaspar devient une célébrité et apparaît même sur une affiche du carnaval de la ville.

Mais la même histoire qu’en Bretagne s’est répétée : d’abord des jeux avec des baigneurs et des marins, puis des incidents dans plusieurs ports comme Cangas et Vigo, des blessures, des frayeurs et des dommages aux navires…

À la mi-2010, Gaspar/Jean Floc’h a disparu pour toujours. Des années plus tard, le journal breton Le Télégramme (24-VIII-2018) a lié sa disparition à une explosion sous-marine dans un port de Galice (sans préciser lequel). Dans la presse galicienne, je n’ai trouvé aucune information, ils ont seulement mentionné que Gaspar avait disparu, rien d’autre…

Félix Rodríguez de la Fuente (1928-1980). Source: Los lobos de los siete picos.

En 1971, un dauphin est apparu dans le port de Lorbé et la nouvelle a eu un grand retentissement au niveau national et international. Ils l’ont appelé « Nino ».

De nos jours, les dauphins solitaires font encore la une de l’actualité, alors imaginez il y a 50 ans, lorsque pratiquement aucun dauphin n’était connu du grand public…

Le plus grand divulgateur de nature d’Espagne, Félix Rodríguez de la Fuente, avait à l’époque un programme en noir et blanc appelé « El Planeta Azul » (Planète bleue). Et Félix et son équipe se sont rendus de Lorbé au milieu de l’été.

La première chose qu’ils ont confirmée est qu’il s’agissait d’une femelle et qu’au lieu de « Nino », ils l’ont renommée « Nina ». En fait, le chapitre (34’38 »; disponible sur RTVE) était intitulé « Nina, el delfín« . Plus précisément « una señorita delfina« .

Le langage de l’époque était très différent de celui d’aujourd’hui et de nos jours il semble quelque peu innocent et répétitif, mais Félix reste Félix et il est impossible d’arrêter de regarder le reportage avant la fin.

À un moment donné, il se demande ce qui se passera si un jour il arrive quelque chose à ce dauphin, et insiste pour savoir si toutes les mesures de sécurité auront été prises jusqu’à ce que Nina décide de quitter Lorbe…

Ainsi, en plus de plonger et de jouer avec elle, il interroge le gouverneur civil et un commandant de la marine, qui lui expliquent les mesures qu’ils ont prises pour la protéger.

Même les petits-enfants du dictateur se baignent avec Nina ! La famille Franco avait l’habitude de passer l’été chaque année dans le pazo voisin de Meirás…

Mais cette histoire a connu une fin tragique.

En décembre 1971, Felix a diffusé un deuxième épisode de Planeta Azul consacré à Nina.

Il y mentionne que ces derniers mois, l’équipe de Jacques Cousteau s’est rendue à Lorbé pour enregistrer des images qui ont été diffusées au niveau international.

Mais il explique également que Nina venait de disparaître et que les habitants étaient tristes. La dernière fois qu’ils ont entendu parler d’elle, c’était par un pêcheur qui l’a vue se déplacer lentement dans l’estuaire. Felix dit qu’il ne préfère pas savoir ce qui lui est arrivé.

Peu après, sa dépouille a été retrouvée sur la plage de San Pedro, tout près de Lorbé. Et elle a été enterrée là. Dans les nouvelles de l’Ideal Gallego (04-I-1972; fuente: montedasmoas) ils mentionnent que le corps était décomposé et qu’il n’y avait pas d’experts pour déterminer les causes de sa mort.

Mais certains sites web que j’ai consultés sur ce sujet suggèrent ouvertement qu’elle a été tuée…

Le cas de Nina est très particulier, aujourd’hui « a rúa do golfiño » préserve sa mémoire, même si, comme vous l’avez lu, elle aurait dû s’appeler « a rúa da golfiña« .

A Lorbé. Auteur: Toni Pazos.

Et quel était le but de tout cela? Eh bien, je pense que nous devons apprendre pour que les dauphins solitaires ne soient que cela, des solitaires, afin qu’ils retournent à leur vie sauvage dès qu’ils retrouvent force et confiance, en toute liberté.

Remerciements: au conseil municipal d’Oleiros, dont le maire, Ángel García Seoane, a confirmé que « a rúa do golfiño » doit son nom à Nina.

Références: