Canards et lentilles à Punta Balea
Traduit par Marc Long
Chaque été, des milliers d’habitants de Vigo, comme une horde de gnous du Serengeti, s’échappent vers la rive nord de l’estuaire de Vigo à la recherche d’espaces naturels moins fréquentés. Parmi ces espaces, Punta Balea, à Cangas, est une petite zone d’une beauté très particulière. Je vais vous parler de son histoire dans l’article d’aujourd’hui.
L’histoire de Punta Balea est liée à une entreprise Galicienne emblématique: Massó, une ancienne conserverie et usine baleinière, symbole du lien entre la mer et les habitants de cette terre.
Tout a commencé en 1816 lorsque Salvador Massó Palau (d’origine catalane), s’est installé à Bueu en fondant une entreprise de sardines pour les distribuer sur la côte méditerranéenne espagnole. L’usine de Bueu est rejointe en 1941 par celle de Cangas, qui emploie 2 000 ouvriers et ouvrières (principalement des femmes).

La conserverie Massó aujourd’hui. Ici commence le chemin à Punta Balea. Source: turismoriasbaixas 
Intérieur de la conserverie de Massó. Source: vozpopuli
À côté de ce complexe a également été construite, dans les années 50, l’usine baleinière de Punta Balea, qui a transformé baleines et cachalots jusqu’en 1985. Je vous ai dit une fois que les marées rouges de Mesodinium étaient parfois prises pour des taches de sang des baleines autour de Massó (ceci m’a été raconté par Santi Fraga à l’IEO de Vigo).
Massó a fermé en 1993.
Aujourd’hui, l’ancienne usine de Bueu abrite le musée Massó, tandis que la gigantesque usine de Cangas et les bâtiments alentours sont abandonnés et tombent en ruine. L’usine de Massó se trouve au sud du port de Cangas. Et de là commence un très joli chemin qui longe la côte jusqu’à son extrémité Ouest (côte de Cabo Home et Vela).
Au début du chemin se trouve la zone naturelle de Punta Balea. Moi-même, je m’y rends souvent en été pour me promener ou profiter de ses plages, notamment la plage de Congorza.
Cette petite plage possède une petite digue, un bar de plage (chiringo) et un bâtiment (ancien abattoir, aujourd’hui abandonné). La station d’épuration de Cangas est toute proche, à peine dissimulée, mais l’endroit reste malgré tout très agréable.
Il y a quelques semaines, alors que nous nous promenions le long de Punta Balea en direction de la plage d’Areamilla, nous avons remarqué un chemin qui se terminait par une lagune verte. Je ne me rappelle pas l’avoir vue auparavant (et si c’est le cas, je n’y ai pas prêté beaucoup d’attention). Son nom est Lagoa da Congorza.
Elle a une surface respectable (2,6 hectares) avec une profondeur maximale de 2 mètres. Inscrite à l’inventaire des zones humides de Galice, elle est l’une des rares zones humides d’eau douce permanente de la province de Pontevedra. Malgré cela, rien ne l’indique et le long de Punta Balea, vous ne verrez aucune information sur la zone ou ses caractéristiques.
De loin, je pensais qu’il y avait une efflorescence de cyanobactéries. Mais en m’approchant, j’ai été surpris de découvrir qu’il s’agissait de petites plantes flottantes. Et avec Google Lens, j’ai confirmé qu’il s’agissait de « lentilles d’eau« , des plantes aquatiques du genre Lemna avec une minuscule feuille et une racine qui pendent dans l’eau.
Je n’allais pas en rester là, vous pouvez l’imaginer…
Quelques jours plus tard, j’y suis retourné pour prélever un échantillon d’eau de la lagune et l’observer au microscope. Quant à Lemna, j’ai identifié deux espèces: Lemna minuta et L. minor. La taille des deux est similaire et ils diffèrent en ayant respectivement 1 ou 3 veines centrales. Nous les verrons plus tard au microscope.
La lentille d’eau a un nom très pertinent en anglais: duckweed.
Dans la Congorza, les premiers à vous accueillir sont les canards : les canards colverts (Anas platyrhynchos). Parfois, ils sont plus de 50. Ils passent les heures à naviguer sur la lagune et à défricher les lentilles… laissant derrière eux un sillon d’eau qui se remplit rapidement de vert.
Ils ne sont pas timides. Ils s’approchent parce qu’ils sont habitués à être nourris – ERREUR ! Réprimez vos instincts bienveillants et laissez-les tranquilles, ce ne sont pas des animaux de compagnie et ils ne dépendent pas de vous pour leur survie !
En pratique, les restes de nourriture et les excréments de tant de canards engraissés augmentent les nutriments dans les eaux stagnantes du Congorza, favorisant la croissance incontrôlée des lentilles d’eau.
Pour vous donner une idée de leur nombre. J’ai collecté des Lemna dans 15 cm² et je les ai pesés après les avoir égouttés avec un papier : 25 grammes.
En extrapolant ce chiffre à la surface approximative de la lagune (5300 m²), j’obtiens environ 6 tonnes de lentilles. Ca fait beaucoup de lentilles non ? Et je pense que c’est un calcul très bas vu sa couverture…
Une semaine plus tard, je suis retourné à Punta Balea.
J’avais trouvé des références sur l’endroit sur internet et j’ai collecté d’autres échantillons pour enregistrer des images et des vidéos du plancton. J’étais sur le point de partir, mais j’ai rencontré plusieurs personnes qui pointaient leurs téléobjectifs et jumelles vers la lagune. Et c’est ainsi que j’ai rencontré Antonio, Carlos et Esteban, du groupe de baguage d’oiseaux Anduriña, qui se consacre à l’étude scientifique des oiseaux sauvages en Galice.
Ils ont été ravis de m’expliquer l’histoire de la lagune et de Punta Balea. Le lendemain, nous nous sommes retrouvés là-bas et Antonio m’a offert « O Espazo Natural de Punta Balea« , un livre publié par Anduriña en 2006, avec une subvention du gouvernement Galicien.
Il y détaille la diversité biologique de Punta Balea : le milieu marin, les dunes, etc. et la Lagoa da Congorza elle-même. Ainsi que de la forêt qui l’entoure, diminuée après la construction de la station d’épuration. Oui, il n’y a pas de meilleur endroit qu’un espace naturel…
Voici un petit échantillon d’oiseaux à Lagoa da Congorza. Toutes les images ont été cédées et appartiennent à Antonio Fernández Cordeiro (Groupe de baguage d’oiseaux Anduriña). Les légendes sont aussi les siennes.
Le livre d’Anduriña sur Punta Balea mentionne que la lentille d’eau est Lemna minor. Ils m’ont également confirmé que la lagune en est recouverte toute l’année et qu’il ne s’agit pas d’un phénomène saisonnier. Cette couverture verte bloque en grande partie la lumière. Il y a donc peu de phytoplancton et de production primaire pour alimenter l’écosystème aquatique (comme je l’ai vérifié plus tard au microscope).
La détérioration de l’environnement de la lagune se poursuivra si personne ne fait rien.
La lagune a une sortie sur la plage de La Congorza et les algues vertes qui prolifèrent à sa sortie sont une autre preuve visuelle de l’eutrophisation rampante de la lagune. De plus, la position basse de la sortie empêche la lagune d’atteindre un niveau suffisant entre l’automne et le printemps.
Ainsi, les berges qui étaient autrefois inondées et abritaient des quenouilles (ou roseau à massette; Typha latifolia) sont désormais sèches toute l’année, ce qui nuit aux oiseaux qui les utilisent normalement comme refuge pour se reproduire.
Ces dernières années, l’initiative citoyenne visant à protéger l’écosystème naturel de Punta Balea a d’abord stoppé le projet de construction d’une marina et des bâtiments associés, puis a encouragé une proposition visant à déclarer Punta Balea zone naturelle d’intérêt local (Espacio Natural de Interés Local; ENIL). Avec un succès dans le premier cas mais un échec (pour le moment) de la deuxième proposition.
Sans cette protection, le sort de la zone naturelle de Punta Balea dépendra du prochain plan général de planification municipale de Cangas. Et une grande partie des terres, celles qui appartenaient à Massó, sont la propriété d’ABANCA.
Malgré sa détérioration et les ruines de Massó, Punta Balea est un espace naturel fascinant. Mais qui encoure un sérieux risque. Cette zone est menacée par des des intérêts économiques car elle occupe un terrain très convoité sur le littoral.
Je pense que les responsables politiques, la société et les propriétaires fonciers devraient privilégier le bien commun de ce joyau naturel avant de promouvoir des utilisations compatibles avec le patrimoine historique et environnemental de Punta Balea. Et ainsi retrouver l’équilibre de ses écosystèmes. Pour toutes ces raisons, il est essentiel de le déclarer comme ENIL.
Et maintenant je vais vous montrer le monde microscopique de la Congorza.
Vous avez vu les photos des lentilles d’eau, mais voici une vidéo. Les « petits vers » qui nagent parmi eux à toute vitesse sont des Spirostomum : des ciliés communs dans les eaux pauvres en oxygène et riches en matières organiques. Et à 1 minute apparaît également une Paramécie (toutes les images ont été enregistrées à l’IEO de Vigo avec un Zeiss Axiovert).
Voici à quoi ressemble la racine de lentille d’eau, vue à un grossissement de 400x…
Passons maintenant à la vie microscopique. Tout d’abord le cilié Spirostomum (au grossissement 400x et bien immobile car sinon il est difficile de le suivre dans sa course).
Vous pouvez le voir ici en action, cette fois à un grossissement de 100x. Les filaments verts au début et à la fin de la vidéo sont des cyanobactéries (Oscillatoria). Tout au long de l’enregistrement, d’autres ciliés (Paramecium et Euplotes) sont croisés. L’ombre noire est une lentille d’eau…
Dans la vidéo suivante, nous avons des organismes plus petits, à un grossissement de 400x : le cilié Coleps et la cyanobactérie Oscillatoria, qui comme son nom l’indique se déplace en oscillant d’un côté à l’autre en fonction de la lumière.
Vous verrez également des flagellés verts (Euglenophyceae) et plusieurs diatomées. Regardez bien un détail : à l’intérieur de Coleps se trouve une petite diatomée qu’il vient de manger (identique à celle que l’on voit à droite de la vidéo, peut-être Achantidinium).
Et enfin, voilà un montage photos de certains des protagonistes (approximativement à un grossissement de 400x).

Referencias:
• O espazo natural de Punta Balea. Grupo de anelamento Anduriña. 76 pp. (2006).
• Fuentes web: salvemosmonteferro



















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